miércoles, 22 de febrero de 2012

Manchette




"Le roman policier, si l'on veut bien laisser de côté quelques précurseurs
supposés dans l'antiquité ou les contrées lointaines, appartient spécifiquement à ce que les sociologues appellent la culture de masse ; que la critique sociale extrémiste a préféré nommer culture-marchandise.

Comme d'autres genres de textes (et comme certains médias dans leur quasi-totalité), le roman policier se fait immédiatement pour le marché. Il tombe en dehors de l'ancienne distinction entre création noble et création populaire, entre beaux-arts et folklore. Faute de saisir cela, le commentateur distant retombera indéfiniment dans l'ânerie tantôt annonçant que tel auteur est un phénomène sociologique bien qu'il écrive mal ; tantôt jugeant que tel autre, plus studieux ou plus obsessionnel, "n'est pas seulement un écrivain policier, mais un écrivain tout court". (Cette
dernière formule, sous ses diverses incarnations, est quasiment devenue proverbiale, et l'archétype du commentaire imbécile; mais des pigistes continuent de l'énoncer imperturbablement.)

Si l'on abandonne la distinction caduque entre beaux-arts et folklore ; si l'on considère notre époque comme elle est, et sa culture pour ce qu'elle est, on verra l'histoire moderne dans le roman policier, comme on peut la voir dans le cinéma Hollywoodien : through a glass, darkly, inversée mais lisible.

J'aime que soient contemporains, en quelque mesure, les mémoires de Lacenaire (1835), et la ferme fondation de l'histoire de détection par Edgar Poe (dans les années 1840), et puis le Manifeste Communiste (1848). Le capital envahit le monde, extensivement et intensivement, et produit son négatif. "Croyez-vous que c'est l'appât de l'or qui m'avait poussé ?" écrit l'assassin scandaleux. "Oh, non ! C'était une sanglante justification de ma vie, une sanglante protestation."

Et le roman policier à énigme sera donc le roman de l'inquiétude devant le négatif, devant la sanglante protestation. Quand le négatif social est réifié en crime individuel, il faut le combattre avec la positivité réifiée de la conscience individuelle : l'intelligence particulière de l'enquêteur Dupin ou du détective Sherlock Holmes, laquelle plus tard se racornira jusqu'à devenir les "petites cellules grises" d'Hercule Poirot, le sauveur belge.

Ces héros, et les autres agents blanchissants qui s'échinent à éclaircir les choses, auront des aventures sérielles ; car ils ne voient dans l'énigme que l'énigme; ils résolvent inlassablement les énigmes particulières ; ils ne résolvent jamais l'énigme générale de ce monde ; ils ignorent la dialectique. (Fantomas et Fu Manchu l'ignorent tout autant, qui recommencent inlassablement leurs forfaits.)

Tout est changé dans le premier quart du vingtième siècle. La civilisation a abouti à la guerre mondiale. Dans la même moment, le négatif s'est avancé sans le masque ni les bonnes manières des gentlemen-cambrioleurs : la révolution a flambé partout. Elle a été vaincue partout. Les auteurs du présent ouvrage intitulent "l'âge d'or" le chapitre qu'ils consacrent au roman de détection du premier après-guerre. Cet âge d'or, c'est l'époque de la contre-révolution victorieuse, de l'ordre rétabli. On se rassure. L'inquiétude peut redevenir quiète, et peut donc être prolifique comme Edgar
Wallace ou maniérée comme S.S.Van Dine. Elle peut jouir d'elle-même indéfiniment devant la peccable nature humaine, comme fait Agatha Christie.

Cependant cette époque est aussi celle des crises économiques géantes, des guerres civiles téléguidées, des dictatures, des camps de travail forcé, et d'une deuxième guerre mondiale, et puis de la guerre froide et des longues guérillas nationalistes par quoi le partage du monde est réajusté sans cesse, dans le sang. Guerre des gangs et crime organisé : le monde entier est une Chicago.

Du côté du roman policier, c'est sans doute une variante hybride et fuyante - le roman à suspense - qui traverse le mieux cette époque. C'est que cette variante est variable. Des savantes architectures dramatiques de Francis Iles ou de Boileau et Narcejac jusqu'aux névroses lentes de Patricia Highsmith, l'inquiétude progresse ici en épousant le fait divers, c'est-à-dire la vie quotidienne devenu inquiète, comme l'interne de la bouche épouse la poire d'angoisse.

Mais entre-temps, dans les années vingt, quand l'ordre est rétabli, quand toute la civilisation a raffermi son pouvoir et s'affiche impunément comme crime organisé qui contient tous les crimes organisés, alors le réalisme critique du roman noir américain apparait et manifeste l'amertume et la colère froide des vaincus. Dans la revue Blue Mask, dans Hammet, dans Burnett, dans McCoy, James Cain, bientôt Chandler, la conscience révoltée décrit un monde où l'ordre qui régne est haïssable. Cependant cet ordre s'est imposé. Devant lui la conscience se retire dans un calme glacial. Le gangster et le détective privé, ces archétypes du roman hard-boiled, sont les figures du négatif d'alors. Celui-là accède à l'argent et au pouvoir parce qu'il consent au jeu social. L'autre se détourne de l'argent et du pouvoir, afin d'avoir comme on dit sa conscience pour lui ; mais ses victoires particulières ne
redressent pas le tort général et il vit dans la frustration, d'où vient qu'il boit
beaucoup d'alcool.

Tandis que l´écriture du roman à énigme est syncrétique, passe-partout, guère dépendante de son objet (comme il convient à des textes où c'est la complexité de l'intrigue, la mécanique des événements, qui sont offertes avant tout au lecteur) ; au contraire il faut remarquer que le grand roman noir a un style spécifique : cette écriture "extérieure", non moralisante, anti-psychologique, essentiellement descriptive, "cinématographique", behaviouriste, il la partage d'ailleurs avec des romanciers plus ambitieux, comme Hemingway ou Dos Passos, tandis que plusieurs auteurs touchent à la fois au roman criminel et au roman pur (ainsi Horace McCoy ou James Cain); et l'on sait qu'André Gide s'intéressera d'un même mouvement à Faulkner
et à Hammett.

Dans cette écriture particulière du roman noir, je vois encore le geste d'écrivains rebelles. Non seulement ils peignent ce monde en noir, mais puisque ce monde a industrialisé leur activité, les diffusant en masse sur du mauvais papier (pulp-magazines), et les force aussi de produire en masse car ils sont payés au mot, et bien ! ils seront malgré tout des stylistes, d'un style à chaux et à sable, certes, mais qui ranime cette écriture de la désillusion que le réalisme du XIXème siècle, et d'abord Flaubert, avait pratiqué sur un autre théâtre.

Bref, l'essayiste rapide (ou bien le préfacier) est tenté d'opposer violemment deux formes historiques du roman policier - l'énigme et le hard-boiled - et il n'aura pas forcément tort de négliger leurs évolutions permanentes, leur interaction, leurs intrications. (Il lui faudra noter encore, mais brièvement, que le roman noir à son tour est devenue caduc surtout après que l'ordre du monde est entré, voici près de quinze ans, dans une tempête nouvelle qui n'en finit pas de s'étendre - ; et que ce
genre, comme le roman à énigme, n'est plus que le lieu d'exercices de style, tantôt respectueux, tantôt baroques et bruyants, mais désormais privés définitivement de nécessité, et qui vont s'aligner docilement, les uns à côté des autres, sur le présentoir de l'égalité culturelle, c'est-à-dire de l'insignifiance. Je le sais d'expérience.) »

Manchette,
Introduction à S. Benvenuti, G. Rizzoni et M. Lebrun, Le roman criminel

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