miércoles, 15 de agosto de 2012

J´irai cracher sur vos tombes


Personne ne me connaissait à Buckton. Clem avait
choisi la ville à cause de cela; et d'ailleurs, même si je
m'étais dégonflé, il ne me restait pas assez d'essence
pour continuer plus haut vers le nord. A peine cinq
litres. Avec mon dollar, la lettre de Clem, c'est tout ce
que je possédais. Ma valise, n'en parlons pas. Pour ce
qu'elle contenait. J'oublie : j'avais dans le coffre de la
voiture le petit revolver du gosse, un malheureux 6,35
bon marché; il était encore dans sa poche quand le
shérif était venu nous dire d'emporter le corps chez nous
pour le faire enterrer. Je dois dire que je comptais sur la
lettre de Clem plus que sur tout le reste. Cela devait
marcher, il fallait que cela marche. Je regardais mes
mains sur le volant, mes doigts, mes ongles. Vraiment
personne ne pouvait trouver à y redire. Aucun risque de
ce côté. Peut-être allais-je m'en sortir...
Mon frère Tom avait connu Clem à l'Université. Clem
ne se comportait pas avec lui comme les autres étudiants.
Il lui parlait volontiers; ils buvaient ensemble,
sortaient ensemble dans la Caddy de Clem. C'est à cause
de Clem qu'on tolérait Tom. Quand il partit remplacer
son père à la tête de la fabrique, Tom dut songer à s'en
aller aussi. Il revint avec nous. Il avait beaucoup appris,
et n'eut pas de mal à être nommé instituteur de la
I
12 J'IRAI CRACHER SUR VOS TOMBES
nouvelle école. Et puis, l'histoire du gosse flanquait tout
par terre. Moi, j'avais assez d'hypocrisie pour ne rien
dire, mais pas le gosse. Il n'y voyait aucun mal. Le père
et le frère de la fille s'étaient chargés de lui.
De là venait la lettre de mon frère à Clem. Je ne
pouvais plus rester dans ce pays, et il demandait à Clem
de me trouver quelque chose. Pas trop loin, pour qu'il
puisse me voir de temps en temps, mais assez loin pour
que personne ne nous connaisse. Il pensait qu'avec ma
figure et mon caractère, nous ne risquions absolument
rien. Il avait peut-être raison, mais je me rappelais tout
de même le gosse.
Gérant de librairie à Buckton; voilà mon nouveau
boulot. Je devais prendre contact avec l'ancien gérant et
me mettre au courant en trois jours. Il changeait de
gérance, montait en grade et voulait faire de la poussière
sur son chemin.
Il y avait du soleil. La rue s'appelait maintenant Pearl-
Harbour Street. Clem ne le savait probablement pas. On
lisait aussi l'ancien nom sur les plaques. Au 270, je vis le
magasin et j'arrêtai la Nash devant la porte. Le gérant
recopiait des chiffres sur des bordereaux, assis derrière
sa caisse; c'était un homme d'âge moyen, avec des yeux
bleus durs et des cheveux blond pâle, comme je pus le
voir en ouvrant la porte. Je lui dis bonjour.
— Bonjour. Vous désirez quelque chose?
— J'ai cette lettre pour vous.
— Ah! C'est vous que je dois mettre au courant.
Faites voir cette lettre.
Il la prit, la lut, la retourna et me la rendit.
— Ce n'est pas compliqué, dit-il. Voilà le stock. (Il
eut un geste circulaire.) Les comptes seront terminés ce
soir. Pour la vente, la publicité et le reste, suivez les
indications des inspecteurs de la boîte et des papiers, que
vous recevrez.
— C'est un circuit?
J'IRAI CRACHER SUR VOS TOMBES 13
— Oui. Succursales.
— Bon, acquiesçai-je. Qu'est-ce qui se vend le plus?
— Oh! Romans. Mauvais romans, mais ça ne nous
regarde pas. Livres religieux, pas mal, et livres d'école
aussi. Pas beaucoup de livres d'enfants, non plus de
livres sérieux. Je n'ai jamais essayé de développer ce
côté-là.
— Les livres religieux, pour vous, ce n'est pas sérieux.
Il se passa la langue sur les lèvres.
— Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit.
Je ris de bon coeur.
— Ne prenez pas ça mal, je n'y crois pas beaucoup
non plus.
— Eh bien, je vais vous donner un conseil. Ne le
faites pas voir aux gens, et allez écouter le pasteur tous
les dimanches, parce que sans ça, ils auront vite fait de
vous mettre à pied.
— Oh! ça va, dis-je. J'irai écouter le pasteur.
— Tenez, dit-il en me tendant une feuille. Vérifiez ça.
C'est la comptabilité du mois dernier. C'est très simple.
On reçoit tous les livres par la maison mère. Il n'y a
qu'à tenir compte des entrées et des sorties, en triple
exemplaire. Ils passent ramasser l'argent tous les quinze
jours. Vous êtes payé par chèques, avec un petit
pourcentage.
— Passez-moi ça, dis-je.
Je pris la feuille, et je m'assis sur un comptoir bas,
encombré de livres sortis des rayons par les clients, et
qu'il n'avait probablement pas eu le temps de remettre
en place.
— Qu'est-ce qu'il y a à faire dans ce pays? lui
demandai-je encore.
— Rien, dit-il. Il y a des filles au drugstore en face, et
du bourbon chez Ricardo, à deux blocks.
Il n'était pas déplaisant, avec ses manières brusques.
— Combien de temps que vous êtes ici?
14 J'IRAI CRACHER SUR VOS TOMBES
— Cinq ans, dit-il. Encore cinq ans à tirer.
— Et puis?
— Vous êtes curieux.
— C'est votre faute. Pourquoi dites-vous
cinq? Je ne vous ai rien demandé.
Sa bouche s'adoucit un peu et ses yeux se plissèrent.
— Vous avez raison. Eh bien, encore cinq et je me
retire de ce travail.
— Pour quoi faire?
— Ecrire, dit-il. Ecrire des best-sellers. Rien que des
best-sellers. Des romans historiques, des romans où des
nègres coucheront avec des blanches et ne seront pas
lynchés, des romans avec des jeunes filles pures qui
réussiront à grandir intactes au milieu de la pègre
sordide des faubourgs.
Il ricana.
— Des best-sellers, quoi ! Et puis des romans extrêmement
audacieux et originaux. C'est facile d'être audacieux
dans ce pays; il n'y a qu'à dire ce que tout le
monde peut voir en s'en donnant la peine.
— Vous y arriverez, dis-je.
— Sûrement, j'y arriverai. J'en ai déjà six de prêts.
— Vous n'avez jamais essayé de les placer?
— Je ne suis pas l'ami ou l'amie de l'éditeur, et je n'ai
pas assez d'argent à y mettre.
— Alors?
— Alors, dans cinq ans, j'aurai assez d'argent.
— Vous y arriverez certainement, conclus-je.
Pendant les deux jours qui suivirent, le travail ne
manqua pas, malgré la réelle simplicité de fonctionnement
du magasin. Il fallut mettre à jour les listes de
commande, et puis Hansen — c'était le nom du gérant —
me donna divers tuyaux sur les clients dont un certain
nombre passait régulièrement le voir pour discuter
littérature. Ce qu'ils en savaient se bornait à ce qu'ils
pouvaient en apprendre dans le Saturday Review ou la
J'IRAI CRACHER SUR VOS TOMBES 15
page littéraire du journal local qui tirait tout de même à
soixante mille. Je me contentais, pour l'instant, de les
écouter discuter avec Hansen, tâchant de retenir leurs
noms, et de me rappeler leurs figures, car, ce qui compte
beaucoup en librairie, plus qu'ailleurs, c'est d'appeler
l'acheteur par son nom dès qu'il met le pied dans la
boutique.
Pour le logement, je m'étais arrangé avec lui. Je
reprendrais les deux pièces qu'il occupait au-dessus du
drugstore en face. Il m'avait avancé quelques dollars, en
attendant, afin de me permettre de vivre trois jours à
l'hôtel, et il eut l'attention de m'inviter à partager ses
repas deux fois sur trois, m'évitant ainsi d'accroître ma
dette envers lui. C'était un chic type. J'étais ennuyé pour
lui de cette histoire de best-sellers; on n'écrit pas un
best-seller comme ça, même avec de l'argent. Il avait
peut-être du talent. Je l'espérais pour lui.
Le troisième jour, il m'emmena chez Ricardo boire un
coup avant le déjeuner. Il était dix heures, il devait partir
l'après-midi.
C'était le dernier repas que nous prendrions ensemble.
Après, je resterais seul en face des clients, en face de la
ville. Il fallait que je tienne. Déjà, quel coup de chance
d'avoir trouvé Hansen. Avec mon dollar, j'aurais pu
vivre trois jours en vendant des bricoles mais comme
cela j'étais retapé à bloc. Je repartais du bon pied.
Chez Ricardo, c'était l'endroit habituel, propre,
moche. Cela sentait l'oignon frit et le doughnut. Un type
quelconque, derrière le comptoir, lisait un journal distraitement.
— Qu'est-ce qu'on vous sert? demanda-t-il.
— Deux bourbons, commanda Hansen en m'interrogeant
du regard.
J'acquiesçai.
Le garçon nous le donna dans de grands verres, avec
de la glace et des pailles.
16 J'IRAI CRACHER SUR VOS TOMBES
— Je le prends toujours comme ça, expliqua Hansen.
Ne vous croyez pas forcé...
— Ça va, dis-je.
Si vous n'avez jamais bu de bourbon glacé avec une
paille, vous ne pouvez pas savoir l'effet que cela produit.
C'est comme un jet de feu qui vous arrive sur le palais.
Du feu doux, c'est terrible.
— Fameux! approuvai-je.
Mes yeux tombèrent sur ma figure dans une glace.
J'avais l'air complètement sonné. Je ne buvais plus
depuis déjà un certain temps. Hansen se mit à rire.
— Vous en faites pas, dit-il. On s'habitue vite,
malheureusement. Allons, continua-t-il, il faudra que
j'apprenne mes manies au garçon du prochain bistrot où
je m'abreuverai...
— Je regrette que vous partiez, dis-je.
Il rit.
— Si je restais, c'est vous qui ne seriez pas là!... Non,
continua-t-il, il vaut mieux que je m'en aille. Plus que
cinq ans, sacré nom !
Il termina son verre d'une seule aspiration et en
commanda un second.
— Oh! vous vous y ferez vite. Il me regardait de haut
en bas. Vous êtes sympathique. Il y a quelque chose en
vous qu'on ne comprend pas bien. Votre voix.
Je souris sans répondre. Ce type était infernal.
— Vous avez une voix trop pleine. Vous n'êtes pas
chanteur?
— Oh ! je chante quelquefois pour me distraire.
Je ne chantais plus maintenant. Avant, oui, avant
l'histoire du gosse. Je chantais et je m'accompagnais à la
guitare. Je chantais les blues de Handy et les vieux
refrains de La Nouvelle-Orléans, et d'autres que je
composais sur la guitare, mais je n'avais plus envie de
jouer de la guitare. Il me fallait de l'argent. Beaucoup.
Pour avoir le reste.
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— Vous aurez toutes lès femmes, avec cette voix-là,
dit Hansen.
Je haussai les épaules.
— Ça ne vous intéresse pas?
Il me lança une claque dans le dos.
— Allez faire un tour du côté du drugstore. Vous les
trouverez toutes là. Elles ont un club dans la ville. Un
club de bobby-soxers. Vous savez, les jeunes qui mettent
des chaussettes rouges et un chandail à raies, et qui
écrivent à Frankie Sinatra. C'est leur G.Q.G., le
drugstore. Vous avez dû en voir déjà? Non, c'est vrai,
vous êtes resté au magasin presque tous les jours.
Je repris un autre bourbon à mon tour. Cela circulait
à fond dans mes bras, dans mes jambes, dans tout mon
corps. Là-bas, nous manquions de bobby-soxers. J'en
voulais bien. Des petites de quinze seize ans, avec des
seins bien pointus sous des chandails collants, elles le
font exprès, les garces, elles le savent bien. Et les
chaussettes. Des chaussettes jaune vif ou vert vif, bien
droites dans des souliers plats ; et des jupes amples, des
genoux ronds; et toujours assises par terre, avec les
jambes écartées sur des slips blancs. Oui, j'aimais ça, les
bobby-soxers.
Hansen me regardait.
— Elles marchent toutes, dit-il. Vous ne risquez pas
grand-chose. Elles ont des tas d'endroits où elles peuvent
vous emmener.
— Ne me prenez pas pour un porc, dis-je.
— Oh! non, dit-il. Je voulais dire, vous emmener
danser et boire.
Il sourit. J'avais l'air intéressé, sans doute.
— Elles sont drôles, dit-il. Elles viendront vous voir
au magasin.
— Qu'est-ce qu'elles peuvent y faire?
— Elles vous achètent des photos d'acteurs, et,
comme par hasard, tous les livres de psychanalyse.

martes, 14 de agosto de 2012

Le facteur sonne toujours deux fois


James M. Cain
Le facteur sonne toujours
deux fois
Traduit de l’anglais par Sabine Berritz
Gallimard
Titre original : THE POSTMAN ALWAYS RINGS TWICE
This translation published by arrangement with Alfred A.
Knopf, Inc.
© James M. Cain 1934, renewed 1962. © Éditions
Gallimard, 1936, pour la traduction française.
Né en 1892, mort en 1977, James
M. Cain, qui fut pendant presque toute sa vie
scénariste à Hollywood, est un des
romanciers américains les plus populaires,
auteur de Sérénade, Mildred Pierce, Le
bluffeur. Le facteur sonne toujours deux fois a
été adapté plusieurs fois au cinéma.

1
Vers midi, ils m’ont vidé du camion de foin.
J’avais sauté dedans, juste à la frontière, la nuit
précédente, et une seconde après m’être glissé sous
la bâche, je m’étais endormi profondément. J’avais
besoin de sommeil après ces trois semaines de
Tijuana, et je ronflais encore lorsqu’ils ont retiré la
toile pendant que le moteur refroidissait. Ils ont
soudain aperçu un pied et, en tirant dessus, ils
m’ont flanqué par terre. J’ai essayé de blaguer,
mais ça n’a pas pris. Le coup était raté. Ils m’ont
quand même donné une cigarette et j’ai filé à la
recherche de quelque chose à manger.
C’est alors que je suis tombé sur la « Taverne
des Chênes-Jumeaux ». Ce n’était qu’une de ces
gargotes comme il en existe des millions le long des
routes californiennes. Il y avait, d’une part, la salle
du restaurant, de l’autre, la maison où ils
habitaient. Sur un côté, la station d’essence et,
derrière, une demi-douzaine de bicoques qu’ils
appelaient « le refuge des autos ». Je suis entré
dans le restaurant en coup de vent, puis, je suis
sorti et j’ai anxieusement scruté la route. Quand le
Grec s’est montré, je lui ai demandé s’il n’avait pas
vu un type avec une Cadillac. Je lui ai dit qu’il
devait me prendre et que nous devions déjeuner
ensemble.
— J’ai vu personne, a dit le Grec.
Il a mis un couvert sur une des tables et m’a
demandé ce que je désirais. J’ai choisi un jus
d’orange, des corn flakes, des oeufs frits et du
bacon, une enchilada des fapjacks et du café. Il est
vite revenu avec le jus d’orange et les corn flakes.
— Hé, dites, faut que j’vous dise… Si mon
copain n’arrive pas, faudra me faire crédit. C’était
sa tournée ! Moi, j’ai plus le rond.
— Vas-y, bouffe toujours !
J’ai vu qu’il avait compris, et je n’ai plus parlé
du type à la Cadillac. Il a repris :
— Qu’est-ce que tu fais comme boulot ?
— Oh ! n’importe quoi ! Pourquoi ?
— Quel âge qu’t’as ?
— Vingt-quatre ans.
— C’est jeune. Mais j’peux utiliser un type
jeune… dans mon commerce.
— C’est pas mal ici !
— Il y a un air ! C’est épatant ! Pas de
brouillard comme à Los Angeles. Pas de brouillard
du tout. C’est bath, et il fait clair !
— Ça doit être chic la nuit. Je vois ça d’ici.
— Et on dort !… Tu t’y connais en automobile ?
Tu sais réparer ?
— Bien sûr. J’suis né mécano !
Il m’a encore parlé de l’air et de sa santé qui
était si bonne depuis qu’il avait acheté ce coin-là. Il
m’a expliqué qu’il ne comprenait pas pourquoi ses
aides ne voulaient jamais rester chez lui. Moi, je
comprenais très bien, mais je n’ai rien dit et je suis
resté à cause de la boustifaille.
— Hé ? T’aimerais pas rester ici ?
Mais quand il m’a demandé ça, j’avais bu mon
café et allumé le cigare qu’il m’avait offert alors, j’ai
répondu :
— C’est que… voilà, on m’a proposé deux
autres places… C’est ça qui m’embête. J’y
réfléchirai. Oui, j’y réfléchirai sérieusement.
C’est alors que je l’ai vue. Jusque-là, elle était
restée derrière, dans la cuisine, et elle n’est venue
dans la salle que pour prendre mes assiettes sales.
Son corps mis à part, elle n’était pas d’une
beauté folle, mais elle avait un certain air boudeur
et des lèvres qui avançaient de telle façon que j’ai
immédiatement eu envie de les mordre.
— C’est ma femme.
Elle ne m’a pas regardé. J’ai fait un signe de
tête au Grec, j’ai tiré une bouffée de mon cigare et
ça été tout. Elle est sortie avec les assiettes, et nous
aurions pu croire qu’elle n’était jamais venue. Je
suis parti quand même, mais cinq minutes plus
tard, je suis revenu « soi-disant » pour laisser un
mot au type à la Cadillac. J’ai bien perdu une demiheure
à me mettre d’accord avec le Grec, mais, au
bout de ce temps, j’étais installé au poste d’essence
et je réparais des pneus.
— Comment qu’tu t’appelles ?
— Frank Chambers.
— Moi, Nick Papadakis.
Nous nous sommes donné une poignée de main
et il est sorti. Une minute après, je l’ai entendu
chanter. Il avait une chic voix. De ma station

lunes, 13 de agosto de 2012

Hammett Arson Plus


Arson Plus
Dashiell Hammett
First published in the October 1923 issue of Black Mask magazine.
----
JIM TARR PICKED up the cigar I rolled across his desk, looked at the band, bit off an end, and reached for a
match.
"Three for a buck," he said. "You must want me to break a couple of laws for you this time."
I had been doing business with this fat sheriff of Sacramento County for four or five years -- ever since I came
to the Continental Detective Agency's San Francisco office -- and I had never known him to miss an opening
for a sour crack; but it didn't mean anything.
"Wrong both times," I told him. "I get them for two bits each, and I'm here to do you a favor instead of asking
for one. The company that insured Thornburgh's house thinks somebody touched it off."
"That's right enough, according to the fire department. They tell me the lower part of the house was soaked
with gasoline, but the Lord knows how they could tell -- there wasn't a stick left standing. I've got McClump
working on it, but he hasn't found anything to get excited about yet."
"What's the layout? All I know is that there was a fire."
Tarr leaned back in his chair and bellowed:
"Hey, Mac!"
The pearl push buttons on his desk are ornaments so far as he is concerned. Deputy sheriffs McHale,
McClump, and Macklin came to the door together -- MacNab apparently wasn't within hearing.
"What's the idea?" the sheriff demanded of McClump. "Are you carrying a bodyguard around with you?"
The two other deputies, thus informed as to whom "Mac" referred this time, went back to their cribbage game.
"We got a city slicker here to catch our firebug for us," Tarr told his deputy. "But we got to tell him what it's
all about first."
McClump and I had worked together on an express robbery several months before. He's a rangy, towheaded
youngster of twenty-five or six, with all the nerve in the world -- and most of the laziness.
"Ain't the Lord good to us?"
He had himself draped across a chair by now -- always his first objective when he comes into a room.
"Well, here's how she stands: This fellow Thornburgh's house was a couple miles out of town, on the old
county road -- an old frame house. About midnight, night before last, Jeff Pringle -- the nearest neighbor, a
half-mile or so to the east -- saw a glare in the sky from over that way, and phoned in the alarm; but by the
time the fire wagons got there, there wasn't enough of the house left to bother about. Pringle was the first of
1
the neighbors to get to the house, and the roof had already fallen in then.
"Nobody saw anything suspicious -- no strangers hanging around or nothing. Thornburgh's help just managed
to save themselves, and that was all. They don't know much about what happened -- too scared, I reckon. But
they did see Thornburgh at his window just before the fire got him. A fellow here in town -- name of
Henderson -- saw that part of it too. He was driving home from Wayton, and got to the house just before the
roof caved in.
"The fire department people say they found signs of gasoline. The Coonses, Thornburgh's help, say they didn't
have no gas on the place. So there you are."
"Thornburgh have any relatives?"
"Yeah. A niece in San Francisco -- a Mrs. Evelyn Trowbridge. She was up yesterday, but there wasn't nothing
she could do, and she couldn't tell us nothing much, so she went back home."
"Where are the servants now?"
"Here in town. Staying at a hotel on I Street. I told 'em to stick around for a few days."
"Thornburgh own the house?"
"Uh-huh. Bought it from Newning & Weed a couple months ago."
"You got anything to do this morning?"
"Nothing but this."
"Good. Let's get out and dig around."
We found the Coonses in their room at the hotel on I Street. Mr. Coons was a small-boned, plump man with
the smooth, meaningless face and the suavity of the typical male house-servant.
His wife was a tall, stringy woman, perhaps five years older than her husband -- say, forty -- with a mouth and
chin that seemed shaped for gossiping. But he did all the talking, while she nodded her agreement to every
second or third word.
"We went to work for Mr. Thornburgh on the fifteenth of June I think," he said, in reply to my first question.
"We came to Sacramento, around the first of the month, and put in applications at the Allis Employment
Bureau. A couple of weeks later they sent us out to see Mr. Thornburgh, and he took us on."
"Where were you before you came here?"
"In Seattle, sir, with a Mrs. Comerford; but the climate there didn't agree with my wife -- she has bronchial
trouble -- so we decided to come to California. We most likely would have stayed in Seattle, though, if Mrs.
Comerford hadn't given up her house."
"What do you know about Thornburgh?"
"Very little, sir. He wasn't a talkative gentleman. He hadn't any business that I know of. I think he was a
retired seafaring man. He never said he was, but he had that manner and look. He never went out or had
anybody in to see him, except his niece once, and he didn't write or get any mail. He had a room next to his
2
bedroom fixed up as a sort of workshop. He spent most of his time in there. I always thought he was working
on some kind of invention, but he kept the door locked, and wouldn't let us go near it."
"Haven't you any idea at all what it was?"
"No, sir. We never heard any hammering or noises from it, and never smelled anything either. And none of his
clothes were ever the least bit soiled, even when they were ready to go out to the laundry. They would have
been if he had been working on anything like machinery."
"Was he an old man?"
"He couldn't have been over fifty, sir. He was very erect, and his hair and beard were thick, with no gray
hairs."
"Ever have any trouble with him?"
"Oh, no, sir! He was, if I may say it, a very peculiar gentleman in a way; and he didn't care about anything
except having his meals fixed right, having his clothes taken care of -- he was very particular about them --
and not being disturbed. Except early in the morning and at night, we'd hardly see him all day."
"Now about the fire. Tell us everything you remember."
"Well, sir, my wife and I had gone to bed about ten o'clock, our regular time, and had gone to sleep. Our room
was on the second floor, in the rear. Some time later -- I never did exactly know what time it was -- I woke up,
coughing. The room was all full of smoke, and my wife was sort of strangling. I jumped up, and dragged her
down the back stairs and out the back door.
"When I had her safe in the yard, I thought of Mr. Thornburgh, and tried to get back in the house; but the
whole first floor was just flames. I ran around front then, to see if he had got out, but didn't see anything of
him. The whole yard was as light as day by then. Then I heard him scream -- a horrible scream, sir -- I can
hear it yet! And I looked up at his window -- that was the front second-story room -- and saw him there, trying
to get out the window! But all the woodwork was burning, and he screamed again and fell back, and right
after that the roof over his room fell in.
"There wasn't a ladder or anything that I could have put up to the window -- there wasn't anything I could
have done.
"In the meantime, a gentleman had left his automobile in the road, and come up to where I was standing; but
there wasn't anything we could do -- the house was burning everywhere and falling in here and there. So we
went back to where I had left my wife, and carried her farther away from the fire, and brought her to -- she
had fainted. And that's all I know about it, sir."
"Hear any noises earlier that night? Or see anybody hanging around?"
"No, sir."
"Have any gasoline around the place?"
"No, sir. Mr. Thornburgh didn't have a car."
"No gasoline for cleaning?"
3
"No, sir, none at all, unless Mr. Thornburgh had it in his workshop. When his clothes needed cleaning, I took
them to town, and all his laundry was taken by the grocer's man, when he brought our provisions."
"Don't know anything that might have some bearing on the fire?"
"No, sir. I was surprised when I heard that somebody had set the house afire. I could hardly believe it. I don't
know why anybody should want to do that. . . ."
"What do you think of them?" I asked McClump, as we left the hotel.
"They might pad the bills, or even go South with some of the silver, but they don't figure as killers in my
mind."
That was my opinion, too; but they were the only persons known to have been there when the fire started
except the man who had died. We went around to the Allis Employment Bureau and talked to the manager.
He told us that the Coonses had come into his office on June second, looking for work; and had given Mrs.
Edward Comerford, 45 Woodmansee Terrace, Seattle, Washington, as reference. In reply to a letter -- he
always checked up the references of servants -- Mrs. Comerford had written that the Coonses had been in her
employ for a number of years, and had been "extremely satisfactory in every respect." On June thirteenth,
Thornburgh had telephoned the bureau, asking that a man and his wife be sent out to keep house for him, and
Allis sent out two couples he had listed. Neither couple had been employed by Thornburgh, though Allis
considered them more desirable than the Coonses, who were finally hired by Thornburgh.
All that would certainly seem to indicate that the Coonses hadn't deliberately maneuvered themselves into the
place, unless they were the luckiest people in the world -- and a detective can't afford to believe in luck or
coincidence, unless he has unquestionable proof of it.
At the office of the real-estate agents, through whom Thornburgh had bought the house -- Newning & Weed
-- we were told that Thornburgh had come in on the eleventh of June, and had said that he had been told that
the house was for sale, had looked it over, and wanted to know the price. The deal had been closed the next
morning, and he had paid for the house with a check for $14,500 on the Seamen's Bank of San Francisco. The
house was already furnished.
After luncheon, McClump and I called on Howard Henderson -- the man who had seen the fire while driving
home from Wayton. He had an office in the Empire Building, with his name and the title Northern California
Agent for Krispy Korn Krumbs on the door. He was a big, careless-looking man of forty-five or so, with the
professionally jovial smile that belongs to the traveling salesman.
He had been in Wayton on business the day of the fire, he said, and had stayed there until rather late, going to
dinner and afterward playing pool with a grocer named Hammersmith -- one of his customers. He had left
Wayton in his machine, at about ten thirty, and set out for Sacramento. At lavender he had stopped at the
garage for oil and gas, and to have one of his tires blown up.
Just as he was about to leave the garage, the garage man had called his attention to a red glare in the sky, and
had told him that it was probably from a fire somewhere along the old county road that paralleled the state
road into Sacramento; so Henderson had taken the county road, and had arrived at the burning house just in
time to see Thornburgh try to fight his way through the flames that enveloped him.
It was too late to make any attempt to put out the fire, and the man upstairs was beyond saving by then --
undoubtedly dead even before the roof collapsed; so Henderson had helped Coons revive his wife, and stayed
there watching the fire until it had burned itself out. He had seen no one on that county road while driving to
4
the fire. . . .
"What do you know about Henderson?" I asked McClump, when we were on the street.
"Came here, from somewhere in the East, I think, early in the summer to open that breakfast-cereal agency.
Lives at the Garden Hotel. Where do we go next?"
"We get a car, and take a look at what's left of the Thornburgh house."
An enterprising incendiary couldn't have found a lovelier spot in which to turn himself loose, if he looked the
whole county over. Tree-topped hills hid it from the rest of the world, on three sides; while away from the
fourth, an uninhabited plain rolled down to the river. The county road that passed the front gate was shunned
by automobiles, so McClump said, in favor of the state highway to the north.
Where the house had been was now a mound of blackened ruins. We poked around in the ashes for a few
minutes -- not that we expected to find anything, but because it's the nature of man to poke around in ruins.
A garage in the rear, whose interior gave no evidence of recent occupation, had a badly scorched roof and
front, but was otherwise undamaged. A shed behind it, sheltering an ax, a shovel, and various odds and ends
of gardening tools, had escaped the fire altogether. The lawn in front of the house, and the garden behind the
shed -- about an acre in all -- had been pretty thoroughly cut and trampled by wagon wheels, and the feet of
the firemen and the spectators.
Having ruined our shoeshines, McClump and I got back in our car and swung off in a circle around the place,
calling at all the houses within a mile radius, and getting little besides jolts for our trouble.
The nearest house was that of Pringle, the man who had turned in the alarm; but he not only knew nothing
about the dead man, he said he had never even seen him. In fact, only one of the neighbors had ever seen him:
a Mrs. Jabine, who lived about a mile to the south.
She had taken care of the key to the house while it was vacant; and a day or two before he bought it,
Thornburgh had come to her house, inquiring about the vacant one. She had gone over there with him and
showed him through it, and he had told her that he intended buying it, if the price wasn't too high.
He had been alone, except for the chauffeur of the hired car in which he had come from Sacramento, and, save
that he had no family, he had told her nothing about himself.
Hearing that he had moved in, she went over to call on him several days later-"just a neighborly visit"-but had
been told by Mrs. Coons that he was not at home. Most of the neighbors had talked to the Coonses, and had
got the impression that Thornburgh did not care for visitors, so they had let him alone. The Coonses were
described as "pleasant enough to talk to when you meet them," but reflecting their employer's desire not to
make friends.
McClump summarized what the afternoon had taught us as we pointed our car toward Tavender: "Any of
these folks could have touched off the place, but we got nothing to show that any of 'em even knew
Thornburgh, let alone had a bone to pick with him."
Tavender turned out to be a crossroads settlement of a general store and post office, a garage, a church, and
six dwellings, about two miles from Thornburgh's place. McClump knew the storekeeper and postmaster, a
scrawny little man named Philo, who stuttered moistly.
"I n-n-never s-saw Th-thornburgh," he said, "and I n-n-never had any m-mail for him. C-coons"-it sounded
5
like one of these things butterflies come out of-"used to c-come in once a week to-to order groceries -- they
d-didn't have a phone. He used to walk in, and I'd s-send the stuff over in my c-c-car. Th-then I'd s-see him
once in a while, waiting f-for the stage to S-s-sacramento."
"Who drove the stuff out to Thornburgh's?"
"M-m-my b-boy. Want to t-talk to him?"
The boy was a juvenile edition of the old man, but without the stutter. He had never seen Thornburgh on any
of his visits, but his business had taken him only as far as the kitchen. He hadn't noticed anything peculiar
about the place.
"Who's the night man at the garage?" I asked him.
"Billy Luce. I think you can catch him there now. I saw him go in a few minutes ago."
We crossed the road and found Luce.
"Night before last -- the night of the fire down the road -- was there a man here talking to you when you first
saw it?"
He turned his eyes upward in that vacant stare which people use to aid their memory.
"Yes, I remember now! He was going to town, and I told him that if he took the county road instead of the
state road he'd see the fire on his way in."
"What kind of looking man was he?"
"Middle-aged -- a big man, but sort of slouchy. I think he had on a brown suit, baggy and wrinkled."
"Medium complexion?"
"Yes."
"Smile when he talked?"
"Yes, a pleasant sort of fellow."
"Brown hair?"
"Yeah, but have a heart!" Luce laughed. "I didn't put him under a magnifying glass."
From Tavender we drove over to Wayton. Luce's description had fit Henderson all right, but while we were at
it, we thought we might as well check up to make sure that he had been coming from Wayton.
We spent exactly twenty-five minutes in Wayton; ten of them finding Hammersmith, the grocer with whom
Henderson had said he dined and played pool; five minutes finding the proprietor of the pool room; and ten
verifying Henderson's story. . . .
"What do you think of it now, Mac?" I asked, as we rolled back toward Sacramento.
Mac's too lazy to express an opinion, or even form one, unless he's driven to it; but that doesn't mean they
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aren't worth listening to, if you can get them.
"There ain't a hell of a lot to think," he said cheerfully. "Henderson is out of it, if he ever was in it. There's
nothing to show that anybody but the Coonses and Thornburgh were there when the fire started -- but there
may have been a regiment there. Them Coonses ain't too honest-looking, maybe, but they ain't killers, or I
miss my guess. But the fact remains that they're the only bet we got so far. Maybe we ought to try to get a line
on them."
"All right," I agreed. "Soon as we get back to town, I'll get a wire off to our Seattle office asking them to
interview Mrs. Comerford, and see what she can tell about them. Then I'm going to catch a train for San
Francisco and see Thornburgh's niece in the morning."
Next morning, at the address McClump had given me -- a rather elaborate apartment building on California
Street -- I had to wait three-quarters of an hour for Mrs. Evelyn Trowbridge to dress. If I had been younger, or
a social caller, I suppose I'd have felt amply rewarded when she finally came in -- a tall, slender woman of
less than thirty; in some sort of clinging black affair; with a lot of black hair over a very white face, strikingly
set off by a small red mouth and big hazel eyes.
But I was a busy, middle-aged detective, who was fuming over having his time wasted; and I was a lot more
interested in finding the bird who struck the match than I was in feminine beauty. However, I smothered my
grouch, apologized for disturbing her at such an early hour, and got down to business.
"I want you to tell me all you know about your uncle -- his family, friends, enemies, business connections --
everything."
I had scribbled on the back of the card I had sent into her what my business was.
"He hadn't any family," she said; "unless I might be it. He was my mother's brother, and I am the only one of
that family now living."
"Where was he born?"
"Here in San Francisco. I don't know the date, but he was about fifty years old, I think -- three years older than
my mother."
"What was his business?"
"He went to sea when he was a boy, and, so far as I know, always followed it until a few months ago."
"Captain?"
"I don't know. Sometimes I wouldn't see or hear from him for several years, and he never talked about what he
was doing; though he would mention some of the places he had visited -- Rio de Janeiro, Madagascar,
Tobago, Christiania. Then, about three months ago -- some time in May -- he came here and told me that he
was through with wandering; that he was going to take a house in some quiet place where he could work
undisturbed on an invention in which he was interested.
"He lived at the Francisco Hotel while he was in San Francisco. After a couple of weeks he suddenly
disappeared. And then, about a month ago, I received a telegram from him, asking me to come to see him at
his house near Sacramento. I went up the very next day, and I thought that he was acting queerly -- he seemed
very excited over something. He gave me a will that he had just drawn up and some life-insurance policies in
which I was beneficiary.
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"Immediately after that he insisted that I return home, and hinted rather plainly that he did not wish me to
either visit him again or write until I heard from him. I thought all that rather peculiar, as he had always
seemed fond of me. I never saw him again."
"What was this invention he was working on?"
"I really don't know. I asked him once, but he became so excited -- even suspicious -- that I changed the
subject, and never mentioned it again."
"Are you sure that he really did follow the sea all those years?"
"No, I am not. I just took it for granted; but he may have been doing something altogether different."
"Was he ever married?"
"Not that I know of."
"Know any of his friends or enemies?"
"No, none."
"Remember anybody's name that he ever mentioned?"
"No."
"I don't want you to think this next question insulting, though I admit it is. Where were you the night of the
fire?"
"At home; I had some friends here to dinner, and they stayed until about midnight. Mr. and Mrs. Walker
Kellogg, Mrs. John Dupree, and a Mr. Killmer, who is a lawyer. I can give you their addresses, if you want to
question them."
From Mrs. Trowbridge's apartment I went to the Francisco Hotel. Thornburgh had been registered there from
May tenth to June thirteenth, and hadn't attracted much attention. He had been a tall, broad-shouldered, erect
man of about fifty, with rather long brown hair brushed straight back; a short, pointed brown beard, and a
healthy, ruddy complexion -- grave, quiet, punctilious in dress and manner; his hours had been regular and he
had had no visitors that any of the hotel employees remembered.
At the Seamen's Bank -- upon which Thornburgh's check, in payment of the house, had been drawn -- I was
told that he had opened an account there on May fifteenth, having been introduced by W. W. Jeffers & Sons,
local stockbrokers. A balance of a little more than four hundred dollars remained to his credit. The cancelled
checks on hand were all to the order of various life-insurance companies; and for amounts that, if they
represented premiums, testified to rather large policies. I jotted down the names of the life-insurance
companies, and then went to the offices of W. W. Jeffers & Sons.
Thornburgh had come in, I was told, on the tenth of May with $15,000 worth of bonds that he had wanted
sold. During one of his conversations with Jeffers he had asked the broker to recommend a bank, and Jeffers
had given him a letter of introduction to the Seamen's Bank.
That was all Jeffers knew about him. He gave me the numbers of the bonds, but tracing bonds isn't always the
easiest thing in the world.
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The reply to my Seattle telegram was waiting for me at the Continental Detective Agency when I arrived.
MRS EDWARD COMERFORD RENTED APARTMENT AT ADDRESS YOU GAVE ON MAY
TWENTY-FIVE. GAVE IT UP JUNE 6. TRUNKS TO SAN FRANCISCO SAME DAY CHECK
NUMBERS ON FOUR FIVE TWO FIVE EIGHT SEVEN AND EIGHT AND NINE.
Tracing baggage is no trick at all, if you have the dates and check numbers to start with -- as many a bird who
is wearing somewhat similar numbers on his chest and back, because he overlooked that detail when making
his getaway, can tell you -- and twenty-five minutes in a baggage-room at the Ferry and half an hour in the
office of a transfer company gave me my answer.
The trunks had been delivered to Mrs. Evelyn Trowbridge's apartment!
I got Jim Tarr on the phone and told him about it.
"Good shooting!" he said, forgetting for once to indulge his wit. "We'll grab the Coonses here and Mrs.
Trowbridge there, and that's the end of another mystery."
"Wait a minute!" I cautioned him. "It's not all straightened out yet -- there're still a few kinks in the plot."
"It's straight enough for me. I'm satisfied."
"You're the boss, but I think you're being a little hasty. I'm going up and talk with the niece again. Give me a
little time before you phone the police here to make the pinch. I'll hold her until they get there."
Evelyn Trowbridge let me in this time, instead of the maid who had opened the door for me in the morning,
and she led me to the same room in which we had had our first talk. I let her pick out a seat, and then I
selected one that was closer to either door than hers was.
On the way up I had planned a lot of innocent-sounding questions that would get her all snarled up; but after
taking a good look at this woman sitting in front of me, leaning comfortably back in her chair, coolly waiting
for me to speak my piece, I discarded the trick stuff and came out cold-turkey.
"Ever use the name Mrs. Edward Comerford?"
"Oh, yes." As casual as a nod on the street.
"When?"
"Often. You see, I happen to have been married not so long ago to Mr. Edward Comerford. So it's not really
strange that I should have used the name."
"Use it in Seattle recently?"
"I would suggest," she said sweetly, "that if you are leading up to the references I gave Coons and his wife,
you might save time by coming right to it."
"That's fair enough," I said. "Let's do that."
There wasn't a tone or shading, in voice, manner, or expression, to indicate that she was talking about
anything half so serious or important to her as a possibility of being charged with murder. She might have
been talking about the weather.
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"During the time that Mr. Comerford and I were married, we lived in Seattle, where he still lives. After the
divorce, I left Seattle and resumed my maiden name. And the Coonses were in our employ, as you might learn
if you care to look it up. You'll find my husband -- or former husband -- at the Chelsea Apartments, I think.
"Last summer, or late spring, I decided to return to Seattle. The truth of it is -- I suppose all my personal
affairs will be aired anyhow -- that I thought perhaps Edward and I might patch up our differences; so I went
back and took an apartment on Woodmansee Terrace. As I was known in Seattle as Mrs. Edward Comerford,
and as I thought my using his name might influence him a little, I used it while I was there.
"Also I telephoned the Coonses to make tentative arrangements in case Edward and I should open our house
again; but Coons told me that they were going to California, and so I gladly gave them an excellent
recommendation when, some days later, I received a letter of inquiry from an employment bureau in
Sacramento. After I had been in Seattle for about two weeks, I changed my mind about the reconciliation --
Edward's interest, I learned, was all centered elsewhere; so I returned to San Francisco-"
"Very nice! But-"
"If you will permit me to finish," she interrupted. "When I went to see my uncle in response to his telegram, I
was surprised to find the Coonses in his house. Knowing my uncle's peculiarities, and finding them now
increased, and remembering his extreme secretiveness about his mysterious invention, I cautioned the
Coonses not to tell him that they had been in my employ.
"He certainly would have discharged them, and just as certainly would have quarreled with me -- he would
have thought that I was having him spied on. Then, when Coons telephoned me after the fire, I knew that to
admit that the Coonses had been formerly in my employ, would, in view of the fact that I was my uncle's only
heir, cast suspicion on all three of us. So we foolishly agreed to say nothing and carry on the deception."
That didn't sound all wrong -- but it didn't sound all right. I wished Tarr had taken it easier and let us get a
better line on these people, before having them thrown in the coop.
"The coincidence of the Coonses stumbling into my uncle's house is, I fancy, too much for your detecting
instincts," she went on. "Am I to consider myself under arrest?"
I'm beginning to like this girl; she's a nice, cool piece of work.
"Not yet," I told her. "But I'm afraid it's going to happen pretty soon."
She smiled a little mocking smile at that, and another when the doorbell rang.
It was O'Hara from police headquarters. We turned the apartment upside down and inside out, but didn't find
anything of importance except the will she had told me about, dated July eighth, and her uncle's life-insurance
policies. They were all dated between May fifteenth and June tenth, and added up to a little more than
$200,000.
I spent an hour grilling the maid after O'Hara had taken Evelyn Trowbridge away, but she didn't know any
more than I did. However, between her, the janitor, the manager of the apartments, and the names Mrs.
Trowbridge had given me, I learned that she had really been entertaining friends on the night of the fire --
until after eleven o'clock, anyway -- and that was late enough.
Half an hour later I was riding the Short Line back to Sacramento. I was getting to be one of the line's best
customers, and my anatomy was on bouncing terms with every bump in the road.
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Between bumps I tried to fit the pieces of this Thornburgh puzzle together. The niece and the Coonses fit in
somewhere, but not just where we had them. We had been working on the job sort of lopsided, but it was the
best we could do with it. In the beginning we had turned to the Coonses and Evelyn Trowbridge because there
was no other direction to go; and now we had something on them -- but a good lawyer could make hash out of
it.
The Coonses were in the county jail when I got to Sacramento. After some questioning they had admitted
their connection with the niece, and had come through with stories that matched hers.
Tarr, McClump and I sat around the sheriff's desk and argued.
"Those yarns are pipe dreams," the sheriff said. "We got all three of 'em cold, and they're as good as
convicted."
McClump grinned derisively at his superior, and then turned to me.
"Go on, you tell him about the holes in his little case. He ain't your boss, and can't take it out on you later for
being smarter than he is!"
Tarr glared from one of us to the other.
"Spill it, you wise guys!" he ordered.
"Our dope is," I told him, figuring that McClump's view of it was the same as mine, "that there's nothing to
show that even Thornburgh knew he was going to buy that house before the tenth of June, and that the
Coonses were in town looking for work on the second. And besides, it was only by luck that they got the jobs.
The employment office sent two couples out there ahead of them."
"We'll take a chance on letting the jury figure that out."
"Yes? You'll also take a chance on them figuring out that Thornburgh, who seems to have been a nut, might
have touched off the place himself! We've got something on these people, Jim, but not enough to go into court
with them. How are you going to prove that when the Coonses were planted in Thornburgh's house -- if you
can even prove that they were planted -- they and the Trowbridge woman knew he was going to load up with
insurance policies?"
The sheriff spat disgustedly.
"You guys are the limit! You run around in circles, digging up the dope on these people until you get enough
to hang 'em, and then you run around hunting for outs! What's the matter with you now?"
I answered him from halfway to the door -- the pieces were beginning to fit together under my skull.
"Going to run some more circles -- come on, Mac!"
McClump and I held a conference on the fly, and then I got a car from the nearest garage and headed for
Tavender. We made time going out, and got there before the general store had closed for the night. The
stuttering Philo separated himself from the two men with whom he had been talking, and followed me to the
rear of the store.
"Do you keep an itemized list of the laundry you handle?"
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"N-n-no; just the amounts."
"Let's look at Thornburgh's."
He produced a begrimed and rumpled account book, and we picked out the weekly items I wanted: $2.60,
$3.10, $2.25, and so on.
"Got the last batch of laundry here?"
"Y-yes," he said. "It j-just c-c-came out from the city t-today."
I tore open the bundle -- some sheets, pillowcases, tablecloths, towels, napkins; some feminine clothing; some
shirts, collars, underwear, and socks that were unmistakably Coons's. I thanked Philo while running back to
the car.
Back in Sacramento again, McClump was waiting for me at the garage where I had hired the car.
"Registered at the hotel on June fifteenth; rented the office on the sixteenth. I think he's in the hotel now," he
greeted me.
We hurried around the block to the Garden Hotel.
"Mr. Henderson went out a minute or two ago," the night clerk told us. "He seemed to be in a hurry."
"Know where he keeps his car?"
"In the hotel garage around the corner."
We were within ten feet of the garage, when Henderson's automobile shot out and turned up the street.
"Oh, Mr. Henderson!" I cried, trying to keep my voice level.
He stepped on the gas and streaked away from us.
"Want him?" McClump asked; and at my nod he stopped a passing roadster by the simple expedient of
stepping in front of it.
We climbed in, McClump flashed his star at the bewildered driver, and pointed out Henderson's dwindling
tail-light. After he had persuaded himself that he wasn't being boarded by a couple of bandits, the
commandeered driver did his best, and we picked up Henderson's tail-light after two or three turnings, and
closed in on him -- though his car was going at a good clip.
By the time we reached the outskirts of the city, we had crawled up to within safe shooting distance, and I sent
a bullet over the fleeing man's head. Thus encouraged, he managed to get a little more speed out of his car; but
we were overhauling him now.
Just at the wrong minute Henderson decided to look over his shoulder at us -- an unevenness in the road
twisted his wheels -- his machine swayed -- skidded -- went over on its side. Almost immediately, from the
heart of the tangle, came a flash and a bullet moaned past my ear. Another. And then, while I was still hunting
for something to shoot at in the pile of junk we were drawing down upon, McClump's ancient and battered
revolver roared in my other ear.
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Henderson was dead when we got to him -- McClump's bullet had taken him over one eye.
McClump spoke to me over the body.
"I ain't an inquisitive sort of fellow, but I hope you don't mind telling me why I shot this lad."
"Because he was -- Thornburgh."
He didn't say anything for about five minutes. Then: "I reckon that's right. How'd you know it?"
We were sitting beside the wreckage now, waiting for the police that we had sent our commandeered
chauffeur to phone for.
"He had to be," I said, "when you think it all over. Funny we didn't hit on it before! All that stuff we were told
about Thornburgh had a fishy sound. Whiskers and an unknown profession, immaculate and working on a
mysterious invention, very secretive and born in San Francisco -- where the fire wiped out all the old records
-- just the sort of fake that could be cooked up easily.
"Now, consider Henderson. You had told me he came to Sacramento sometime early this summer -- and the
dates you got tonight show that he didn't come until after Thornburgh had bought his house. All right! Now
compare Henderson with the descriptions we got of Thornburgh.
"Both are about the same size and age, and with the same color hair. The differences are all things that can be
manufactured -- clothes, a little sunburn, and a month's growth of beard, along with a little acting, would do
the trick. Tonight I went out to Tavender and took a look at the last batch of laundry -- and there wasn't any
that didn't fit the Coonses! And none of the bills all the way back were large enough for Thornburgh to have
been as careful about his clothes as we were told he was."
"It must be great to be a detective!" McClump grinned as the police ambulance came up and began disgorging
policemen. "I reckon somebody must have tipped Henderson off that I was asking about him this evening."
And then, regretfully: "So we ain't going to hang them folks for murder after all."
"No, but we oughtn't have any trouble convicting them of arson plus conspiracy to defraud, and anything else
that the Prosecuting Attorney can think up."
2 RTEXT
from http://manybooks.net/
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domingo, 12 de agosto de 2012

Le faucon de Malte


CHAPITRE PREMIER
Sam Spade avait la mâchoire inférieure lourde et osseuse. Son menton saillait, en V, sous le V mobile de la bouche. Ses na-rines se relevaient en un autre V plus petit. Seuls, ses yeux gris jaune coupaient le visage d’une ligne horizontale. Le motif en V reparaissait avec les sourcils épais partant de deux rides ju-melles à la racine du nez aquilin, et les cheveux châtain très pâle, en pointe sur le front dégarni, découvrant les tempes. L’ensemble du visage faisait penser au masque sardonique d’un Satan blond.
– Qu’est-ce qu’il y a, mon petit ? dit-il à Effie Perine.
La jeune fille, bronzée, grande – une fausse maigre, portait une robe de lainage mince qui moulait ses formes comme un drap mouillé. Ses yeux bruns riaient dans un visage enfantin. Elle ferma la porte derrière elle et s’adossa au battant.
– C’est une femme qui voudrait te voir, dit-elle. Elle s’appelle Miss Wonderly.
– Une cliente ?
– Je le crois. En tous cas, elle est bien jolie !
– Fais-la entrer, chérie, fais-la entrer, dit Spade.
Effie Perine rouvrit la porte qui communiquait avec le bu-reau de réception. Sans lâcher le bouton, elle s’effaça :
– Voulez-vous entrer, Miss Wonderly ?
Une voix répondit : « Merci ! », si doucement que seule une parfaite articulation permit d’entendre les deux syllabes. La jeune femme entra lentement, un peu hésitante, attachant sur
– 5 –
Spade le regard à la fois timide et scrutateur de deux yeux bleu de cobalt.
Elle était grande et mince, la poitrine haute, les jambes longues, les pieds et les mains étroits. Elle portait un « en-semble » en deux nuances de bleu, choisies sans doute pour faire valoir la couleur particulière de ses yeux. Les boucles de cheveux, sous le chapeau bleu, étaient d’un blond roux, un peu foncé. Les dents éclatantes brillaient entre les lèvres détendues par un timide sourire.
Spade se leva, s’inclina et montra de sa forte main un fau-teuil de chêne. L’homme avait près de six pieds. La ligne fuyante des épaules donnait à son buste une apparence conique : le torse paraissait presque aussi profond que large, et le veston gris se plissait au moindre mouvement.
Miss Wonderly dit encore : « Merci », doucement, et s’assit, sur le bord du siège.
Spade se renfonça dans son fauteuil tournant. D’un coup de reins, il le fit pivoter d’un quart de tour et sourit à son inter-locutrice. Il souriait sans desserrer les lèvres : tous les V de son visage s’allongeaient.
Le cliquettement étouffé et le timbre grêle de la machine à écrire d’Effie Perine résonnaient de l’autre côté du mur. Quelque part dans le building un moteur vibrait sourdement. Sur le bureau de Spade une cigarette fumait dans un cendrier de cuivre. De légers flocons de cendres étaient répandus sur le bois verni, le buvard vert et les papiers étalés. Par une fenêtre au ri-deau beige, entr’ouverte de quelques pouces, un courant d’air pénétrait, apportant une légère odeur d’ammoniaque. Les cendres de tabac frémissaient et se déplaçaient dans ce courant d’air.
Miss Wonderly, les yeux fixés sur les flocons gris, paraissait gênée. Elle était assise à l’extrême bord de la chaise, les pieds
– 6 –
posés à plat sur le sol comme si elle était prête à se lever. Ses mains, gantées de sombre, serraient un sac noir et plat.
Spade se renversa dans son fauteuil et demanda :
– Que puis-je faire pour vous, Miss Wonderly ?
Elle retint son souffle et le regarda. Puis, elle avala péni-blement un peu de salive et dit, très vite :
– Pourriez-vous ?… Je pensais… c’est-à-dire…
Elle s’interrompit et mordilla nerveusement sa lèvre infé-rieure. Seul, son regard suppliait.
Spade sourit et hocha la tête, comme s’il comprenait, gen-timent, sans prendre la chose trop au sérieux.
– Dites-moi tout, murmura-t-il ; depuis le commencement, et nous verrons ce qu’il faut faire !
– C’était à New-York.
– Oui.
– Je ne sais où il l’a rencontrée. Je veux dire que j’ignore dans quel endroit de New-York. Elle a cinq ans de moins que moi – dix-sept ans. Nous n’avons pas vécu dans cette sorte d’intimité qui lie généralement deux soeurs. Papa et Maman sont en Europe. Il faut absolument qu’elle rentre avant leur ar-rivée.
– Oui.
– Ils seront là le premier du mois prochain.
– Cela nous laisse deux semaines, dit Spade, les yeux sou-dain brillants.
– J’ignorais ce qu’elle avait fait… jusqu’à ce qu’elle m’eût écrit. J’étais folle. (Ses lèvres tremblaient, ses mains malme-
– 7 –
naient le sac noir.) J’hésitais à m’adresser à la police. Je ne sa-vais à qui demander conseil. Que pouvais-je faire ?
– Rien, bien sûr, dit Spade. Alors, elle a écrit ?
– Oui. Je lui ai envoyé un télégramme, lui demandant de rentrer ; j’ai envoyé le télégramme à l’adresse qu’elle me don-nait : poste restante, ici. J’ai attendu une semaine sans recevoir de réponse. Et le retour de nos parents approche ! Je suis venue à San Francisco pour la retrouver. Je lui ai écrit que j’arrivais. Peut-être n’aurais-je pas dû le faire ?
– Peut-être. Il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’il faut faire. Et vous ne l’avez pas retrouvée ?
– Non. Je lui ai écrit que je descendrais au St-Mark, qu’elle vînt m’y voir, même si elle n’avait pas l’intention de revenir avec moi à la maison. Elle n’est pas venue. J’attends depuis trois jours. Elle ne m’a pas envoyé un mot.
Spade hocha la tête. Plus que jamais semblable à un Satan blond, il fronça les sourcils, d’un air apitoyé et serra les lèvres.
– C’était horrible, reprit Miss Wonderly, s’efforçant de sou-rire. Je ne pouvais rester là à attendre indéfiniment sans savoir ce qui lui était arrivé. (Elle frissonna.) Je ne connaissais qu’une adresse : poste restante. J’écrivis une autre lettre et, hier après-midi, je demeurai à la poste jusqu’au soir. Elle ne vint pas. J’y suis retournée ce matin : je n’ai pas vu Corinne, mais j’ai vu Floyd Thursby.
Spade hocha de nouveau la tête. Il ne fronçait plus les sourcils. Son visage marqua soudain une vive attention.
– Il n’a pas voulu me dire où était Corinne, reprit-elle. Il prétend qu’elle est heureuse. Comment y croire ? Il ne pouvait me dire autre chose, n’est-ce pas ?
– Sûr ! approuva Spade ; mais ce peut être vrai !
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– Je l’espère, je l’espère ardemment, s’exclama-t-elle. Mais je ne puis retourner ainsi à New-York, sans l’avoir vue, sans lui avoir au moins parlé au téléphone. Il a refusé de me mener vers elle. Il a dit qu’elle ne voulait pas me voir. Je ne puis y croire. Il a promis de lui dire qu’il m’avait vue. Il l’amènera au St-Mark, ce soir… si elle consent à l’accompagner. Mais il prétend qu’elle ne voudra pas et qu’il viendra seul. Il…
Elle s’interrompit brusquement et porta la main à sa bouche. La porte du bureau venait de s’ouvrir.
L’homme qui avait ouvert la porte fit un pas en avant, dit : « Oh, pardon ! », ôta son chapeau et recula.
– Ça va, Miles, dit Spade ; entre. Miss Wonderly, je vous présente Mr. Archer, mon associé.
Miles Archer repoussa le battant vitré et s’inclina en sou-riant devant Miss Wonderly. Il eut un geste vague et poli de la main qui tenait son chapeau. Archer était de taille moyenne, so-lidement bâti, large d’épaules, le cou épais, la mâchoire lourde, le teint rosé ; ses cheveux grisonnaient aux tempes. Il paraissait âgé d’un peu plus de quarante ans, comme Spade semblait avoir, de peu, dépassé la trentaine.
– La soeur de Miss Wonderly, dit Spade, a quitté New-York avec un certain Floyd Thursby. Le couple est ici. Miss Wonderly a vu Thursby : elle a un rendez-vous avec lui, ce soir. Peut-être amènerait-il la jeune soeur. Ce n’est pas probable. Miss Wonder-ly voudrait que nous retrouvions la jeune fille et la ramenions chez elle. C’est cela, n’est-ce pas ? dit-il, tourné vers Miss Won-derly.
– Oui, répondit-elle d’une voix à peine distincte.
L’embarras que l’attitude souriante de Spade avait peu à peu dissipé marquait de nouveau le visage de la jeune fille. Elle baissa les yeux et regarda fixement le sac qu’elle serrait dans ses mains gantées.
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Spade cligna de l’oeil vers son associé.
Miles Archer s’avança et se tint debout au coin du bureau. Tandis que Miss Wonderly considérait son sac, il l’examina. Son regard descendit du visage jusqu’aux pieds, et remonta lente-ment. Puis, Archer se tourna vers Spade et eut une moue d’appréciation, comme un sifflement admiratif mais silencieux.
Spade, les mains posées à plat sur les bras de son fauteuil, leva deux doigts de la main gauche en un signe bref d’avertissement.
– Ce sera très facile, déclara-t-il. Un homme à l’hôtel, ce soir, pour filer Thursby quand il partira ; il nous mènera ainsi à l’endroit où se cache votre soeur. Si elle vient et consent à de-meurer avec vous, tant mieux. Sinon, je veux dire si elle refuse de quitter Thursby après que nous l’aurons retrouvée, nous chercherons un moyen d’arranger l’affaire.
– Oui, approuva Archer d’une voix lourde et rauque.
Miss Wonderly leva la tête et regarda Spade. Elle fronçait les sourcils.
– Oh, soyez très prudents ! dit-elle d’une voix tremblante. J’ai peur de lui, de ce qu’il pourrait tenter contre elle. Elle est si jeune.
Spade sourit et tapota doucement le bras de son fauteuil.
– Laissez cela, dit-il, nous nous chargeons de lui.
– Mais, insista la jeune fille, ne pourrait-il pas… ?
– C’est toujours possible, fit Spade, hochant la tête ; mais faites-nous confiance.
– J’ai en vous une confiance absolue, dit-elle très sérieu-sement, mais je vous avertis que cet homme est dangereux. Rien
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ne l’arrêterait ; il n’hésiterait pas à tuer Corinne si cela devait le tirer d’affaire.
– Vous ne l’avez pas menacé ? demanda Spade.
– Je lui ai dit seulement que je voulais ramener ma soeur à la maison avant le retour de nos parents. Je lui ai promis de ne pas souffler mot de l’aventure s’il consentait à m’aider ; sinon, je l’ai prévenu que papa ferait le nécessaire pour qu’il fût poursui-vi. Mais je ne crois pas qu’il ait attaché beaucoup d’importance à mes déclarations.
– Peut-il réparer ses torts en épousant votre soeur ? de-manda Archer.
La jeune fille rougit, un peu confuse.
– Il a une femme et trois enfants, en Angleterre, murmura-t-elle. Corinne me l’a écrit pour m’expliquer les raisons de sa fugue.
Spade se pencha en avant et prit un crayon.
– Pouvez-vous me le décrire ? demanda-t-il.
– Il a trente-cinq ans environ ; aussi grand que vous ; le teint basané ; cheveux noirs, sourcils épais. Il parle haut ; il est nerveux, irritable, et donne l’impression d’être violent.
Spade griffonnant sur un bloc, demanda, sans lever la tête.
– Les yeux, quelle couleur ?
– Bleu-gris. Ah, oui, il a une fossette très marquée au men-ton.
– Corpulence ?
– Athlétique. Large d’épaules, il marche très droit, un peu raide : l’allure d’un militaire. Il portait ce matin un complet et un chapeau gris.
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– Quels sont ses moyens d’existence ? interrogea Spade en posant son crayon.
– Je ne sais pas.
– À quelle heure doit-il vous voir ?
– À huit heures.
– Très bien, Miss Wonderly ; quelqu’un sera là. Il serait préférable…
– Mr. Spade, coupa-t-elle, est-ce que vous pourriez, (elle eut un geste de supplication, les deux mains tendues), vous oc-cuper personnellement de l’affaire, vous-même ou Mr. Archer ? Je sais bien que l’homme que vous enverrez sera à la hauteur de sa tâche mais… – j’ai si peur qu’il arrive malheur à Corinne ! Ne pourriez-vous pas… si je payais plus cher, bien entendu !
Elle ouvrit son sac d’un geste brusque et en tira deux billets de cent dollars qu’elle posa sur le bureau.
– Est-ce suffisant ? demanda-t-elle.
– Oui, dit Archer, et je m’occuperai personnellement de l’affaire.
Miss Wonderly se leva vivement et lui tendit sa main ou-verte.
– Merci, merci ! s’écria-t-elle, tendant son autre main à Spade en répétant : merci !
– Mais non, mais non, dit Spade ; nous sommes très heu-reux de pouvoir vous rendre service. Pourriez-vous attendre Thursby dans le hall de l’hôtel, afin que Miles ait l’occasion de le voir ?
– C’est entendu ! assura-t-elle.
– Et ne me cherchez pas ! avertit Archer. Je vous verrai.
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Spade accompagna Miss Wonderly jusqu’à la porte du cou-loir. Quand il revint dans le bureau. Archer examinait les deux billets avec un grognement de satisfaction.
– Ils sont bons, déclara-t-il, en prenant un qu’il plia et glis-sa dans la poche de son gilet. Et ils ont des petits frères dans le sac noir !
Spade empocha le second

Le grand sommeil


Raymond Chandler
LE GRAND SOMMEIL
1939
Traduction de Boris Vian

I
Il était à peu près onze heures du matin, on arrivait à la mi-octobre et, sous le soleil voilé, l’horizon limpide des collines semblait prêt à accueillir une averse carabinée.
Je portais mon complet bleu clair, une chemise bleu foncé, une cravate et une pochette assorties, des souliers noirs et des chaussettes de laine noire à baguettes bleu foncé. J’étais correct, propre, rasé, à jeun et je m’en souciais comme d’une guigne. J’étais, des pieds à la tête, le détective privé bien habillé. J’avais rendez-vous avec quatre millions de dollars.
L’entrée principale de la demeure des Sternwood avait deux étages de haut. Au-dessus des portes, de taille à laisser passer un troupeau d’éléphants hindous, un grand panneau de verre gravé représentait un chevalier en armure sombre, déli-vrant une dame attachée à un arbre et qui n’était revêtue que de ses longs cheveux ingénieusement disposés. Le chevalier avait rejeté la visière de son casque en arrière pour se donner un air plus sociable, et il tripotait les noeuds des ficelles qui retenaient la dame à l’arbre, sans arriver à rien. Je le considérai et je me dis que si j’habitais la maison, tôt ou tard, il faudrait que je grimpe l’aider… il n’avait pas l’air de s’y mettre sérieusement.
J’avisai des portes-fenêtres au fond du hall, au-delà des-quelles un large tapis d’herbe émeraude s’étendait jusqu’à un garage blanc devant lequel un jeune chauffeur mince et brun, qui portait des leggins noirs luisants, briquait une Packard dé-capotable marron. Derrière le garage, quelques arbres ornemen-taux bichonnés comme des caniches. Derrière les arbres, une
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grande serre surmontée d’un dôme. Des arbres encore et, der-rière le tout, l’horizon stable et solide des collines inégales.
Côté est, dans le hall, un escalier aérien carrelé s’élevait jusqu’à une galerie à balustrade de fer forgé ornée d’une se-conde pièce montée en verre gravé. De grands fauteuils raides garnis de coussins bombés de peluche rouge s’appuyaient contre le mur dans les espaces disponibles. On songeait, en les voyant, que personne ne devait jamais s’y asseoir. Au milieu du mur ouest, il y avait une grande cheminée vide dotée d’un écran de cuivre formé de quatre panneaux articulés. Le manteau de marbre était orné d’amours. Au-dessus du manteau, un grand portrait à l’huile et, au-dessus du portrait, troués de balles ou mangés aux mites, deux fanions de cavalerie croisés dans un cadre de verre. Le portrait était un machin bien raide, représen-tant un officier en grande tenue de l’époque de la guerre du Mexique ou à peu près. L’officier portait une impériale noire bien propre, des moustaches noires, des yeux d’un noir de char-bon, brûlants, et l’allure générale du monsieur avec qui il vaut mieux être d’accord. Je pensai que c’était probablement le grand-père du général Sternwood. Ça aurait difficilement pu être le général lui-même, quoique j’aie entendu dire qu’il était rudement vieux pour avoir deux filles âgées d’une vingtaine d’années.
Je regardais toujours les yeux noirs et brûlants, lorsqu’une porte s’ouvrit plus loin, sous les marches. Ce n’était pas le larbin qui revenait. C’était une fille.
Elle avait dans les vingt ans. Elle était mince et délicate-ment fabriquée, mais elle paraissait apte à tenir le coup. Elle portait des slacks bleu pâle et ça lui allait bien. Elle marchait comme si elle flottait. Ses cheveux flous faisaient une légère vague noisette coupée beaucoup plus court que la mode actuelle des coiffures de page et des rouleaux. Ses yeux gris ardoise po-sés sur moi étaient à peu près dépourvus d’expression. Elle
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s’approcha de moi, sa bouche sourit… Elle avait de petites dents aiguës de bête de proie, blanches comme l’intérieur d’une écorce d’orange fraîche, et luisantes comme de la porcelaine. Elles bril-laient entre ses lèvres minces et trop serrées. Son teint man-quait de rose et elle n’avait pas l’air très saine.
– Vous êtes grand, non ? dit-elle.
– Je ne l’ai pas fait exprès.
Ses yeux s’arrondirent. Elle était déconcertée. Elle réflé-chissait. On se connaissait depuis bien peu de temps, mais je m’aperçus immédiatement que la réflexion ne devait pas être son fort.
– Beau garçon, en plus, dit-elle. Et je parie que vous le sa-vez.
Je grognai.
– Comment vous appelez-vous ?
– Reilly, dis-je, Nichachien Reilly.
– C’est un drôle de nom.
Elle se mordit la lèvre, tourna un peu la tête et me regarda du coin de l’oeil. Et puis elle abaissa ses cils sur ses joues, et les releva lentement comme un rideau de scène. Elle devait, par la suite, m’habituer à ce truc. C’était destiné en principe à me ren-verser sur le dos, les quatre pattes en l’air.
– Vous êtes champion de boxe ? demanda-t-elle en voyant que je ne réagissais pas dans ce sens.
– Pas exactement, dis-je. Je suis un flic.
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– Un… un…
Elle secoua la tête avec irritation et le riche éclat de ses cheveux accrocha la faible lumière du hall.
– Vous vous moquez de moi.
– Mmm…
– Quoi ?
– Ça va, dis-je. Vous avez entendu.
– Vous n’avez rien dit. Vous n’êtes qu’un grand mufle.
Elle leva son pouce et le mordit. C’était un drôle de pouce, mince et étroit ; on aurait dit un index supplémentaire, maigre et fuselé, et doté d’une première phalange toute raide. Elle le mordit, le suça lentement, le tourna dans sa bouche comme un gosse fait d’une sucette.
– Vous êtes terriblement grand, dit-elle.
Puis elle gloussa, pleine d’une joie intime. Elle tourna len-tement, très souplement, sans bouger les pieds. Ses mains re-tombèrent mollement à ses côtés. Elle s’inclina vers moi sur ses talons. Elle tomba dans mes bras à la renverse. Il fallait la rete-nir ou elle allait se fracturer le crâne sur le carrelage. Je l’attrapai sous les bras et elle me fit immédiatement le coup des jambes en caoutchouc. Il me fallut la serrer contre moi pour l’empêcher de choir. Quand sa tête toucha ma poitrine, elle la tourna vers moi et gloussa :
– Vous êtes chou, dit-elle. Moi aussi, je suis chou.
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Je ne dis rien. Naturellement, le larbin choisit cet instant adéquat pour réapparaître par la porte-fenêtre et il la vit dans mes bras.
Ça ne parut pas le gêner du tout. C’était un grand type mince à cheveux blancs, soixante ans, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins. Il avait des yeux bleus au regard aussi lointain que possible. Sa peau était lisse et fraîche et il se mou-vait comme un homme en bonne forme. Il traversa lentement le parquet dans notre direction, et la fille s’écarta brusquement de moi. Elle fonça jusqu’à l’escalier et l’escalada comme une biche. Elle disparut avant que j’aie eu le temps de faire ouf.
Le larbin m’annonça d’une voix sans timbre :
– Le général vous attend, monsieur Marlowe.
Je remontai discrètement ma mâchoire inférieure qui s’endormait sur ma poitrine et j’acquiesçai.
– Qui était-ce ?
– Miss Carmen Sternwood, monsieur.
– Vous devriez la sevrer. Elle doit avoir l’âge.
Il me regarda d’un air grave et poli et répéta son invitation.

Le talentueux Mr. Ripley


CHAPITRE PREMIER

Tom jeta un coup d’oeil derrière lui et aperçut l’homme qui sortait de la Cage Verte et qui se dirigeait vers lui. Tom hâta le pas. Pas de doute, l’homme le suivait. Tom l’avait remarqué, cinq minutes plus tôt, qui le dévisageait attentivement depuis la table où il était assis : l’inconnu n’avait pas l’air tout à fait sûr, mais presque. Tom en tout cas lui avait trouvé l’air assez sûr pour avaler son verre rapidement, payer et s’en aller.

Au coin de la rue, Tom se pencha en avant et traversa précipitamment la Cinquième Avenue. Il était tout près de chez Raoul. Fallait-il prendre le risque d’entrer boire encore un verre ? Ne serait-ce pas tenter le sort ? Ou bien devrait-il pousser jusqu’à Park Avenue et essayer de semer son poursuivant à la faveur d’une porte cochère sombre ? Il entra chez Raoul.

Tout en s’approchant d’une place libre au comptoir, il regarda machinalement autour de lui pour voir s’il n’y avait personne de connaissance. Il y avait le gros type roux, dont il ne se rappelait jamais le nom, assis à une table avec une fille blonde. Le rouquin lui fit un petit salut et Tom y répondit en levant une main molle. Il glissa une jambe par-dessus un tabouret et se tourna vers la porte d’un air de défi, mais avec en même temps une désinvolture un peu trop marquée.

« Donnez-moi un gin and tonic », dit-il au barman.

Était-ce un homme comme ça qu’on mettrait à ses trousses ? Voyons... Il n’avait pas du tout l’air d’un policier, ni d’un détective. Il avait l’air d’un homme d’affaires, plutôt le genre père de famille, bien habillé, bien nourri, les tempes grisonnantes, avec quelque chose d’hésitant dans l’allure. Était-ce ce genre d’individu qu’on envoyait pour qu’il se mette à bavarder avec vous dans un bar, et puis, vlan !... la main sur l’épaule, l’autre exhibant un insigne de policier. Tom Ripley, au nom de la loi, je vous arrête. Tom guettait la porte.

Le voilà qui arrivait. L’homme parcourut des yeux le bar, aperçut Tom, et son regard aussitôt se détourna. Il ôta son chapeau de paille et s’installa au tournant du comptoir.

« Mon Dieu, que voulait-il ? Ce n’était sûrement pas un inverti », se répéta Tom ; son cerveau aux abois chercha le mot, puis le retrouva avec soulagement, comme si cette épithète pouvait le protéger : il aurait préféré que l’homme fût un inverti plutôt qu’un policier. À un inverti, il pouvait simplement dire : « Non, merci », en souriant, et s’éloigner. Tom se hissa plus confortablement sur son tabouret, prêt à affronter l’orage.

Il vit l’homme congédier d’un geste le barman, puis longer le comptoir pour s’approcher de lui. Ça y était ! Tom le regardait, pétrifié. « Ils ne me colleront pas plus de dix ans, se dit Tom. Peut-être quinze, mais avec la bonne conduite... » Au même instant, les lèvres de l’inconnu s’entrouvrirent, l’homme parla, et Tom éprouva soudain un regret lancinant.

« Je vous demande pardon, n’êtes-vous pas Tom Ripley ?

— Si.

— Je m’appelle Herbert Greenleaf. Je suis le père de Richard Greenleaf. » Tom était plus décontenancé par l’expression de son interlocuteur que si l’autre avait braqué sur lui le canon d’un revolver. Il arborait une expression affable, souffrante et engageante. « Vous êtes un ami de Richard, n’est-ce pas ? »

Ce nom lui disait quelque chose. Dickie Greenleaf. Un grand type blond. Il avait beaucoup d’argent, Tom s’en souvenait. « Oh ! Dickie Greenleaf. Oui.

— En tout cas, vous connaissez Charles et Martha Schriever. Ce sont eux qui m’ont parlé de vous, qui m’ont dit que vous pourriez... heu... Si nous nous asseyions à une table ?

— Volontiers », fit Tom en prenant son verre. Il le suivit jusqu’à une table inoccupée, au fond de la petite salle. « Encore un sursis, pensa-t-il. Je suis toujours libre ! » Personne n’allait l’arrêter. Il s’agissait d’autre chose. Peu importait quoi, ce n’était du moins pas de l’escroquerie, de l’usage de faux ni rien de tout cela. Peut-être Richard avait-il des ennuis. Peut-être M. Greenleaf avait-il besoin des lumières de Tom, de son concours. Tom savait exactement ce qu’il fallait dire à un père comme M. Greenleaf.

« Je n’étais pas tout à fait sûr que vous fussiez Tom Ripley, dit M. Greenleaf. Je crois que je ne vous ai vu qu’une fois. Vous n’étiez pas venu un jour à la maison avec Richard ?

— Il me semble que oui.

— Les Schriever m’ont donné votre signalement. Nous sommes tous partis à votre recherche, parce que les Schriever avaient proposé de se retrouver chez eux. Quelqu’un leur a dit que vous alliez de temps en temps à la Cage Verte. C’est le premier soir où j’essaie de vous trouver, alors je crois que j’ai de la chance, dit-il en souriant. Je vous ai mis un mot la semaine dernière, mais vous ne l’avez peut-être pas reçu.

— Non, je ne l’ai pas reçu. » Marc ne lui faisait donc pas suivre son courrier, songea Tom. Le salaud. Peut-être avait-il là-bas un chèque de tante Dottie qui l’attendait. « J’ai déménagé il y a une huitaine de jours, précisa Tom.

— Oh ! c’est pour ça. D’ailleurs, je ne disais pas grand-chose dans cette lettre. Seulement que j’aimerais vous voir et bavarder avec vous. Les Schriever semblaient croire que vous connaissiez très bien Richard.

— Je me souviens de lui, en effet.

— Mais vous n’êtes pas en correspondance avec lui ? » Il avait l’air déçu.

« Ma foi, non. Cela doit bien faire deux ans que je n’ai pas vu Dickie.

— Il est en Europe depuis deux ans. Les Schriever m’ont dit le plus grand bien de vous, et ils pensaient que vous pourriez peut-être avoir quelque influence sur Richard si vous lui écriviez. Je voudrais qu’il rentrât. Il a un certain nombre de responsabilités... mais, pour le moment, il ne tient aucun compte de tout ce que sa mère ou moi-même essayons de lui dire. »

Tom était de plus en plus interloqué. « Que vous ont dit au juste les Schriever ?

— Ils ont dit, sans doute exagéraient-ils un peu, que Richard et vous étiez très grands amis. Ils semblaient s’imaginer que vous correspondiez régulièrement. Vous comprenez, je ne connais plus guère les amis de Richard... »

Il regarda le verre de Tom ; il semblait avoir envie de lui offrir au moins une consommation, mais le verre de Tom était presque plein.

Tom se souvenait être allé à un cocktail chez les Schriever avec Dickie Greenleaf. Peut-être les Greenleaf étaient-ils plus liés que lui avec les Schriever, ce qui expliquerait tout, car il n’avait pas vu les Schriever plus de trois ou quatre fois dans sa vie. « Et la dernière fois, se dit Tom, c’était le soir où il avait rempli pour lui la déclaration d’impôts de Charley Schriever. » Charley était metteur en scène à la télévision, et il était complètement perdu au milieu de ses comptes de piges. Charley avait considéré Tom comme un génie parce que celui-ci avait calculé sa déclaration et était parvenu à un chiffre inférieur à celui qu’avait trouvé Charley – et cela le plus légalement du monde. Sans doute était-ce à cela qu’il devait cette recommandation de Charley. En le jugeant d’après le souvenir de cette soirée, Charley avait dû dire à M. Greenleaf que Tom était un garçon intelligent, plein de bon sens, scrupuleusement honnête et tout disposé à rendre service. Ce qui n’était pas tout à fait exact.

« Je ne pense pas que vous connaissiez quelqu’un d’autre dans l’entourage de Richard qui soit susceptible d’avoir un peu d’influence sur lui ? » demanda M. Greenleaf, tout penaud.

Il y avait bien Buddy Lankenau. Mais il ne voulait pas infliger à Buddy une corvée pareille. « Je ne vois malheureusement pas, dit Tom, en secouant la tête. Pourquoi Richard ne veut-il pas rentrer ?

— Il dit qu’il préfère vivre là-bas. Mais sa mère est très malade... Enfin, ce sont des histoires de famille. Je suis navré de vous ennuyer avec cela. » Il passa nerveusement la main sur ses cheveux gris bien peignés. « Il dit qu’il peint. Il n’y a pas de mal à cela, mais il n’a pas de talent. Il est par contre très doué pour le dessin de bateaux, pour peu qu’il veuille s’en donner la peine. » Il leva les yeux pour répondre au garçon qui venait prendre leurs commandes « Un scotch and soda, s’il vous plaît. Un Dewar. Vous ne voulez rien ?

— Non, merci », dit Tom.

M. Greenleaf regarda Tom comme s’il voulait s’excuser : « Vous êtes le premier des amis de Richard qui accepte même de m’écouter. Ils me considèrent tous comme si j’essayais de me mêler de sa vie privée. »

Tom comprenait très bien. « Je ne demanderais pas mieux que de vous aider », dit-il poliment. Il se souvenait maintenant que l’argent de Dickie venait d’une société de constructions navales. Une affaire de petits voiliers. Sans doute son père voulait-il que Dickie rentrât pour reprendre la maison. Tom fit un vague sourire à l’intention de M. Greenleaf, puis vida son verre. Il était assis au bord de son fauteuil, prêt à lever le siège, mais le désappointement de son compagnon était presque palpable. « Où est-il en Europe ? demanda Tom qui s’en fichait éperdument.

— Dans une ville qui s’appelle Mongibello, au sud de Naples. Il n’y a même pas de bibliothèque là-bas, à ce qu’il me dit. Il partage son temps entre le voilier et la peinture. Il a acheté une maison. Richard a des revenus personnels, ce n’est pas énorme, mais ce doit être suffisant pour vivre en Italie. Chacun son goût, bien sûr, mais je ne vois vraiment pas ce qui l’attire là-bas. » M. Greenleaf sourit crânement. « Puis-je vous offrir quelque chose, M. Ripley ? » demanda-t-il quand le garçon revint avec son whisky.

Tom avait envie de s’en aller. Mais cela l’ennuyait de partir en laissant l’autre assis tout seul devant sa consommation. « Ma foi oui, volontiers, dit-il en tendant son verre vide au garçon.

— Charley Schriever m’a dit que vous étiez dans les assurances, commença courtoisement M. Greenleaf.

— J’étais en effet dans les assurances il y a quelque temps. Je... » Non, il n’allait pas dire qu’il travaillait aux contributions, pas maintenant. « Je suis pour l’instant au service comptabilité d’une agence de publicité.

— Ah ! oui ? »

Ils demeurèrent quelques instants silencieux. M. Greenleaf fixait sur Tom un regard avide, pathétique. Tom se demandait ce qu’il pourrait bien dire. Il regrettait déjà d’avoir accepté de prendre quelque chose.

« Au fait, quel âge a donc Dickie maintenant ? demanda-t-il.

— Il a vingt-cinq ans. »

« Comme moi », pensa Tom. Dickie ne devait pas s’embêter en Italie. Il avait de l’argent, une maison, un bateau. Pourquoi aurait-il envie de rentrer ? Le visage de Dickie se précisait peu à peu dans son souvenir : il avait un large sourire, des cheveux blonds aux boucles courtes, un air insouciant. Dickie avait de la chance. Que faisait-il, lui, Tom, à vingt-cinq ans ? Il vivait à la petite semaine. Sans compte en banque. Et voilà maintenant que pour la première fois de sa vie il en était à éviter la police. Il était doué pour les mathématiques. Pourquoi diable ne trouvait-on pas un moyen de le payer pour ça ? Tom se rendit compte que tous ses muscles étaient tendus, que la boîte d’allumettes qu’il tripotait entre ses doigts était complètement aplatie. Il en avait assez. Bon sang, il en avait assez, assez, assez ! Il aurait voulu se lever brusquement et s’en aller sans un mot. Il aurait voulu se retrouver tout seul au bar, comme tout à l’heure.

Il but une gorgée. « Je serai très heureux d’écrire à Dickie si vous me donnez son adresse, s’empressa-t-il de dire. Je pense qu’il se souviendra de moi. Nous avons passé un week-end ensemble chez des amis communs à Long Island, je m’en souviens. Dickie et moi étions allés ramasser des champignons, et tout le monde en avait mangé au petit déjeuner. » Tom sourit. « Deux garçons de la bande avaient été malades, et ce n’avait pas été un week-end très réussi. Mais je me rappelle que Dickie parlait déjà d’aller en Europe. Il a dû partir juste...

— Je me souviens ! dit M. Greenleaf. C’est le dernier week-end que Richard a passé ici. Je crois bien qu’il m’a parlé en effet des champignons. » Il eut un rire un peu forcé.

« Je suis également venu un certain nombre de fois chez vous, reprit Tom, qui commençait à s’échauffer. Dickie m’a montré des maquettes de bateaux posées sur une table dans sa chambre.

— Ce ne sont que des essais enfantins ! fit M. Greenleaf, radieux. Il ne vous a jamais montré ses maquettes de coques ? Ou ses dessins ? »

Dickie ne lui avait rien montré du tout, mais Tom répondit avec entrain : « Oui, bien sûr ! Des dessins à la plume. Il y en avait de magnifiques. » Tom ne les avait jamais vus, mais il se les représentait très bien maintenant, des dessins techniques, précis et détaillés, avec le nom de chaque écrou, de chaque boulon ; il s’imaginait Dickie souriant en train de les lui exhiber, et il aurait pu les décrire longuement pour le plus grand ravissement de M. Greenleaf, mais il se contint.

« Oui, Richard est très doué pour ce genre de choses, déclara M. Greenleaf d’un air satisfait.

— Je pense bien », renchérit Tom. Son ennui évoluait, suivant un processus que Tom connaissait bien. Il éprouvait parfois ces sentiments à des réceptions, mais le plus souvent quand il dînait avec quelqu’un qu’il n’avait jamais eu tellement envie de retrouver et que la soirée se prolongeait interminablement. Il savait qu’il était maintenant capable d’être d’une politesse délirante pendant peut-être encore une heure si c’était nécessaire, et puis que quelque chose exploserait en lui et le précipiterait vers la porte. « Je suis navré de ne pas être libre pour le moment, sinon j’aurais été ravi d’aller voir sur place si je pouvais persuader Richard moi-même. Peut-être en effet pourrai-je l’influencer, dit-il simplement parce que M. Greenleaf avait envie qu’il le dît.

— Si vous croyez vraiment... enfin, je veux dire, je ne sais pas si vous envisagez ou non un voyage en Europe...

— Non, pas pour le moment.

— Richard a toujours subi l’influence de ses amis. Si vous-même ou si quelqu’un comme vous qui le connaisse, pouvait avoir un congé, je serais même prêt à lui demander d’aller lui parler. Je crois que cela aurait plus de poids que si j’y allais moi-même. Je ne pense pas que vous puissiez obtenir un congé, M. Ripley ? »

Tom sursauta. Il prit un air songeur. Il y avait là une possibilité. Son instinct l’avait flairée et était en alerte avant même que son cerveau eût appréhendé la chose. Situation actuelle : néant. Il ferait d’ailleurs aussi bien de quitter New York dans les plus brefs délais. « Ce serait peut-être possible », dit-il prudemment, avec le même air réfléchi que s’il était en ce moment même en train d’examiner les milliers de petits liens qui pourraient le retenir.

« Si vous alliez là-bas, je serais trop heureux de prendre tous vos frais à ma charge, cela va sans dire. Pensez-vous vraiment que vous puissiez vous arranger ? Pour cet automne, par exemple ? »

On était déjà à la mi-septembre. Tom fixait la chevalière en or au blason presque effacé qui ornait le petit doigt de M. Greenleaf. « Je pense que oui. Je serai ravi de revoir Richard... surtout si vous croyez que je puisse être de quelque utilité.

— Mais oui ! Je suis sûr qu’il vous écouterait. Et puis le seul fait que vous ne le connaissiez pas très bien... Si vous lui expliquiez nettement pourquoi vous estimez qu’il devrait rentrer, il saurait bien que vous n’avez personnellement aucun intérêt à ce qu’il revienne. » M. Greenleaf se renversa dans son fauteuil, toisant Tom d’un regard bienveillant. « C’est drôle, figurez-vous, Jim Burke et sa femme – Jim, c’est mon associé – sont passés par Mongibello l’an dernier, au cours d’une croisière. Richard leur avait promis de rentrer pour l’hiver. L’hiver dernier, Jim y a renoncé. Quel garçon de vingt-cinq ans écoute un homme de soixante ans ou davantage ? Vous réussirez probablement là où nous avons tous échoué.

— Je l’espère, dit Tom modestement.

— Vous prendrez bien encore quelque chose ? Un bon cognac ? »

martes, 10 de abril de 2012

Boltanski et les complots


écoutez l´entretien de Luc Boltanski sur France Culture
au sujet de son oeuvre Enigmes et complots: un enquête à propos d'enquêtes (Gallimard, 2012)
http://www.franceculture.fr/emission-la-suite-dans-les-idees-enigmes-et-complots-de-luc-boltanski-ed-gallimard-2012-02-18

Pourquoi, au tournant des XIXe et XXe siècles, observe-t-on tour à tour : le développement du roman policier, dont le cœur est l’enquête, et du roman d’espionnage, qui a pour sujet le complot; l’invention, par la psychiatrie, de la paranoïa, dont l’un des symptômes principaux est la tendance à entreprendre des enquêtes interminables, prolongées jusqu’au délire ; l’orientation nouvelle de la science politique qui, se saisissant de la problématique de la paranoïa, la déplace du plan psychique sur le plan social et prend pour objet l’explication des événements historiques par les « théories du complot » ; la sociologie, enfin, qui se dote de formes spécifiques de causalité — dites sociales —, pour déterminer les entités, individuelles ou collectives, auxquelles peuvent être attribués les événements qui ponctuent la vie des personnes, celle des groupes, ou encore le cours de l’histoire ?

La raison en est la conjoncture nouvelle que créent de profonds changements dans la façon dont est instaurée la réalité sociale. C’est à l’État-nation, tel qu’il se développe à la fin du XIX° siècle, que l’on doit le projet d’organiser et d’unifier la réalité pour une population et sur un territoire. Mais ce projet, proprement démiurgique, se heurte à une pluralité d’obstacles parmi lesquels le développement du capitalisme, qui se joue des frontières nationales, occupe une place centrale.

Ainsi la figure du complot focalise des soupçons qui concernent l’exercice du pouvoir : où se trouve réellement le pouvoir et qui le détient, en réalité ? Les autorités étatiques, qui sont censées en assumer la charge, ou d’autres instances, agissant dans l’ombre, banquiers, anarchistes, sociétés secrètes, classe dominante, etc.? Ainsi s’échafaudent des ontologies politiques qui tablent sur une réalité doublement distribuée : à une réalité officielle, mais de surface et sans doute illusoire, s’oppose une réalité profonde, cachée, menaçante, officieuse, mais bien plus réelle. Roman policier et roman d’espionnage, paranoïa et sociologie — inventions à peu près concomitantes — sont solidaires d’une façon nouvelle de problématiser la réalité et de travailler les contradictions qui l’habitent.

Les aventures du conflit entre ces deux réalités — réalité de surface contre réalité réelle — constitue le fil directeur de l’ouvrage.